
Un enfant sur trois déclare avoir subi du harcèlement ou du cyberharcèlement. Mais les violences ne prennent plus seulement la forme d’insultes sur les réseaux sociaux. Elles se glissent dans les jeux vidéo, les groupes WhatsApp et les images truquées par intelligence artificielle. À l’occasion de la Journée nationale de lutte contre le harcèlement à l’école, le 5 novembre, le baromètre 2026 Caisse d’Epargne – Association e-Enfance / 3018 révèle des pratiques encore mal connues des parents. Décryptage et conseils pour mieux protéger ses enfants.
Une fillette de 11 ans harcelée sur Roblox à travers des messages racistes affichés dans son jeu. Des élèves volontairement exclus d’un groupe WhatsApp de classe. Des photos transformées en fausses images intimes grâce à l’intelligence artificielle, puis diffusées entre camarades. Ces situations sont bien réelles et remontent aujourd’hui aux équipes du 3018, le numéro national de lutte contre le harcèlement et les violences numériques.
Elles illustrent une évolution préoccupante : le cyberharcèlement emprunte désormais des chemins que les adultes connaissent mal, alors même que les enfants sont connectés de plus en plus jeunes.
Harcèlement scolaire et cyberharcèlement : les chiffres clés de 2026
Selon la sixième édition du Baromètre 2026 Caisse d’Epargne – Association e-Enfance / 3018*, réalisée en septembre auprès de 1 612 binômes parents-enfants, 32 % des jeunes de 6 à 18 ans interrogés déclarent avoir subi au moins une situation de harcèlement ou de cyberharcèlement.
Le milieu scolaire reste le premier lieu concerné, cité par 79 % des victimes. Et dans deux cas sur trois, harcèlement et cyberharcèlement sont liés : ce qui commence dans la cour de récréation peut se poursuivre le soir sur un téléphone, et inversement.
Une autre enquête, menée par Odoxa pour l’association Asmae* en septembre 2026 auprès de 1 004 jeunes de 10 à 18 ans, révèle que 49 % déclarent avoir déjà été victimes de harcèlement au cours de leur vie. Les deux études ne mesurent pas exactement la même chose, mais confirment l’ampleur du phénomène.
Les conséquences sont parfois durables : 49 % des victimes interrogées dans le baromètre e-Enfance déclarent avoir perdu confiance en elles, 59 % en ressentent encore les effets et 10 % ont eu des pensées suicidaires au moment des faits.
Pour Sylvain Vial, directeur du Développement Caisse d’Epargne, partenaire de l’association e-Enfance depuis 2021, « c’est son installation durable dans leur quotidien qui nous alerte car les conséquences peuvent être profondes : perte de confiance en soi et dans les adultes, isolement, insomnie, anxiété ou difficulté scolaire ».
Mais si le harcèlement est désormais mieux identifié, ses manifestations évoluent plus vite que les connaissances de nombreux parents.

Cyberharcèlement sur Roblox : les risques méconnus des jeux vidéo en ligne
Les réseaux sociaux restent le premier canal de cyberharcèlement cité par les jeunes victimes (34 %). Mais les jeux vidéo en ligne arrivent juste derrière, avec 28 %, devant les groupes WhatsApp d’amis (24 %) et de classe (17 %).
Près d’un jeune sur deux joue en ligne et, parmi ces joueurs, quatre sur dix déclarent avoir été témoins ou victimes d’insultes, d’exclusions, de menaces ou de pressions.
Roblox occupe une place particulière. Cette plateforme, qui donne accès à une multitude de jeux créés par ses utilisateurs, est fréquentée par 37 % des collégiens et 23 % des élèves de primaire interrogés. À ces âges, elle devance même TikTok.
Roblox : pourquoi le contrôle parental ne suffit pas toujours
Véronique Béchu, directrice de l’Observatoire de l’association e-Enfance / 3018, alerte sur les failles de sécurité constatées par ses équipes sur Roblox. Les parents peuvent désactiver les fonctions de discussion générales grâce au contrôle parental. Mais certains jeux hébergés sur Roblox disposent de leurs propres systèmes de communication, qui peuvent échapper à ces réglages. « Certains créateurs de jeux permettent de pouvoir faire passer des messages non plus par un chat vocal, mais par l’écrit », explique-t-elle, en évoquant notamment des panneaux sur lesquels les joueurs peuvent inscrire des messages. L’association a ainsi été contactée pour une fillette de 11 ans victime de propos haineux et racistes affichés dans un jeu Roblox.
Plus grave encore, ces espaces de discussion peuvent permettre à des adultes malintentionnés d’entrer en contact avec des mineurs et de les attirer vers d’autres plateformes, où ils deviennent plus difficiles à protéger.
L’association e-Enfance échange régulièrement avec Roblox pour lui signaler les problèmes constatés. Mais les évolutions restent trop lentes face à l’urgence de protéger les mineurs. « Quand il s’agit de protéger les enfants, on voudrait que la solution soit apportée dès le lendemain », souligne Samuel Comblez, psychologue de l’enfance et de l’adolescence et directeur général adjoint de l’association e-Enfance / 3018.
Comment protéger son enfant sur Roblox ?
La première précaution consiste à ne pas considérer Roblox comme un simple jeu hors ligne. Derrière les personnages et les univers colorés, des interactions sociales peuvent se nouer avec des inconnus.
Mieux vaut regarder avec son enfant les jeux qu’il fréquente réellement, vérifier les paramètres de confidentialité et les possibilités de communication propres à chaque expérience. Un réglage général ne dispense pas de cette vérification.
Il est également utile de lui demander s’il a déjà reçu un message inquiétant, si un joueur lui a proposé de poursuivre la conversation ailleurs ou s’il a été témoin d’insultes. Et de lui rappeler qu’il n’a pas à répondre à un inconnu qui insiste pour obtenir des informations personnelles.
Harcèlement sur WhatsApp : quand l’exclusion d’un groupe devient une violence
Les groupes WhatsApp de classe sont devenus des prolongements de la vie scolaire. On s’y échange des devoirs, on prépare des sorties, on discute entre amis. Mais ces espaces peuvent aussi devenir des lieux d’humiliation, de pression collective ou de mise à l’écart.
Selon le baromètre 2026, 56 % des enfants appartenant à des groupes de discussion ont déjà été témoins de moqueries, d’exclusions ou d’humiliations. Pourtant, 47 % des parents ne savent pas vraiment ce qui s’y dit.
Samuel Comblez observe notamment une forme de violence qui ne repose pas nécessairement sur des insultes : l’exclusion volontaire d’un camarade. « On a de plus en plus de situations au 3018 qui nous sont remontées, de jeunes qui nous disent qu’ils ne sont pas dans le groupe WhatsApp. » Certains découvrent qu’un groupe a été créé sans eux, alors que tous leurs camarades en font partie. Une mise à l’écart qui peut provoquer beaucoup d’angoisse. « Qu’est-ce qu’on dit de moi ? Qu’est-ce qu’on montre de moi ? », s’interrogent alors les jeunes concernés, rapporte le psychologue. « L’exclusion est aussi une nouvelle forme de harcèlement », insiste-t-il.
Toutes les situations d’exclusion ne constituent pas juridiquement du harcèlement. Mais lorsqu’une mise à l’écart est délibérée, répétée et s’accompagne d’humiliations ou d’une dégradation des conditions de vie de l’enfant, elle doit être prise au sérieux.

Comment repérer le harcèlement dans les groupes WhatsApp ?
Difficile de demander tous les soirs à son adolescent de montrer ses conversations WhatsApp. Ce serait d’ailleurs souvent contre-productif. En revanche, les parents peuvent s’intéresser au fonctionnement des groupes auxquels il appartient. Existe-t-il un groupe réunissant les élèves de sa classe ? Tous les camarades peuvent-ils y participer ? Certains enfants en sont-ils volontairement exclus ? Des photos ou des messages humiliants y circulent-ils ?
Cette discussion doit aussi concerner les enfants qui ne sont pas directement victimes. Rire d’une humiliation, relayer une capture d’écran ou participer à l’exclusion d’un camarade peut contribuer à entretenir la violence. L’étude Odoxa pour Asmae révèle d’ailleurs que 27 % des jeunes interrogés reconnaissent avoir déjà participé, parfois sans en avoir pleinement conscience, à des moqueries, des mises à l’écart ou des attaques répétées. « Le harcèlement ne se résume pas toujours à un face-à-face entre un harceleur et une victime. Autour, il y a le groupe. Certains regardent, d’autres rient, suivent ou relaient, parfois sans mesurer le rôle qu’ils jouent », explique Adrien Sallez, directeur général d’Asmae.
Deepfakes et cyberharcèlement : le danger des fausses images intimes
C’est l’une des nouvelles préoccupations majeures de l’association e-Enfance : la multiplication des images falsifiées à l’aide de l’intelligence artificielle.
Avec des outils de plus en plus accessibles, il devient possible de transformer une photographie ordinaire en image humiliante, voire en faux nu particulièrement réaliste. Ces montages, appelés deepfakes, peuvent ensuite circuler rapidement sur les réseaux sociaux ou dans les groupes de classe.
Selon le baromètre 2026, près d’un parent d’enfant cyberharcelé sur quatre évoque un deepfake. Pourtant, seuls 27 % des parents interrogés considèrent ce risque comme très élevé. Pour Samuel Comblez, le problème tient notamment au décalage entre les intentions affichées par les auteurs et les conséquences pour les victimes. « L’ennui et l’envie de rire entre amis est souvent à l’origine d’une situation de harcèlement. » Mais ce qui semble être une plaisanterie pour un groupe peut devenir une expérience extrêmement violente pour l’enfant visé.
Véronique Béchu alerte particulièrement sur les faux contenus sexuels créés par IA. Ses équipes sont de plus en plus sollicitées par des jeunes qui souhaitent faire supprimer ces images et arrêter leur diffusion.
Le danger ne se limite pas à l’humiliation. Ces montages peuvent servir de point de départ à une extorsion sexuelle, aussi appelée sextorsion : la victime est menacée de diffusion si elle ne transmet pas d’autres images, de l’argent ou si elle refuse certaines demandes. « Il faut vraiment avoir conscience que ça peut être le premier pas à d’autres formes de violence exercées sur les mineurs », prévient Véronique Béchu.

Que faire si une fausse image intime de son enfant circule ?
Il faut d’abord lui rappeler qu’il n’est pas responsable de la fabrication ni de la diffusion de cette image, même s’il avait publié une photographie de lui sur un réseau social.
Il est préférable de conserver les éléments utiles au signalement – adresse de la publication, nom des comptes, dates, messages de menace – sans transférer ni faire circuler davantage un contenu intime impliquant un mineur.
La situation doit être signalée rapidement à la plateforme et au 3018. En cas de menaces, de chantage sexuel ou de diffusion d’images intimes, un signalement aux forces de l’ordre et un dépôt de plainte peuvent également être nécessaires.
Il ne faut ni négocier avec l’auteur du chantage ni céder à ses demandes.
Réseaux sociaux dès le primaire : des enfants connectés de plus en plus jeunes
La précocité des usages est l’un des enseignements les plus frappants du baromètre 2026. 66 % des élèves de primaire utilisent au moins un réseau social ou une messagerie. Chez les 6-7 ans, ils sont déjà 61 % à déclarer de tels usages. Et les parents n’en mesurent pas toujours la portée : 65 % des parents d’élèves de primaire reconnaissent ne pas savoir parfaitement ce que fait leur enfant sur les réseaux sociaux.
« À six ans, on est capable de commencer à lire. On n’est pas capable de lire l’intention d’un internaute », rappelle Samuel Comblez. Savoir naviguer dans une application ne signifie pas savoir reconnaître une manipulation ou comprendre les intentions d’un inconnu. D’autant que les enfants utilisent souvent ces outils sans accompagnement adulte. « Cette solitude est aussi une problématique dont on ne parle pas suffisamment », regrette le psychologue.
Face à ce constat, faut-il interdire les réseaux sociaux ? Le baromètre révèle un décalage important : 80 % des parents estiment qu’une interdiction serait essentielle ou utile pour lutter contre le harcèlement, contre seulement 41 % des enfants. Mais l’interdiction ne peut remplacer l’éducation aux usages numériques.
Pour mieux comprendre les applications utilisées par les adolescents et leurs fonctionnalités, consultez notre article : Un guide pour tout comprendre des réseaux sociaux de vos ados et mieux les protéger.
Comment agir si son enfant est victime de cyberharcèlement ?
Qu’il s’agisse d’insultes dans un jeu vidéo, d’une exclusion sur WhatsApp ou d’une image intime falsifiée, un enfant ne doit pas rester seul face à ces violences. Les parents peuvent l’aider à conserver les preuves, signaler les contenus et solliciter l’établissement scolaire lorsque des élèves sont impliqués.
Pour connaître les signes qui doivent alerter et les démarches à engager, retrouvez également notre dossier : Harcèlement scolaire : les signes à repérer et comment agir.
En cas de cyberharcèlement, le 3018, numéro national gratuit et confidentiel, accompagne les victimes et leurs familles et peut intervenir pour faire retirer des contenus préjudiciables. Il est accessible sept jours sur sept, de 9 h à 23 h, par téléphone, via 3018.fr ou son application.
Les outils numériques continueront d’évoluer, et les pratiques de cyberharcèlement avec eux. Les parents ne peuvent pas connaître chaque application sur le bout des doigts. Mais ils peuvent s’intéresser à ce que leurs enfants y vivent et leur donner les moyens de reconnaître les situations dangereuses.

Sources :
*Baromètre 2026 Caisse d’Epargne – Association e-Enfance / 3018, enquête réalisée par l’institut George(s) en septembre 2026 auprès de 1 612 binômes parent-enfant
**Sondage Odoxa pour Asmae, septembre 2026, auprès de 1 004 jeunes de 10 à 18 ans
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