
Alors que l’Assemblée nationale va vers une interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, des questions demeurent : comment aider concrètement les jeunes à comprendre et réguler leurs usages ? Est-il possible d’être sur la toile et de s’y sentir bien ? Des élèves de la classe média du Lycée Lucie Aubrac à Courbevoie ont choisi d’y répondre eux-mêmes en créant un outil inédit : l’accromètre.
Pourquoi des lycéens ont-ils créé leur propre outil contre l’addiction aux écrans ?
Le smartphone, ils s’en disent « accros », mais veulent en reprendre le contrôle. L’idée ne vient pas d’experts lointains, mais de ceux qui sont en première ligne : les adolescents eux-mêmes. Ils ont entre 15 et 16 ans et sont en seconde. Et témoignent tous ici sous des noms d’emprunt. Lucien, 16 ans, résume bien le sentiment de sa génération : « Je passe pas mal de temps sur mon téléphone, surtout sur les réseaux et les vidéos, mais justement ça m’intéresse de comprendre comment mieux gérer ça ».
Pour ces élèves, l’usage du numérique est une réalité quotidienne, parfois subie. C’est pourquoi, le programme national d’éducation numérique des jeunes et des familles du Safer Internet France intitulé Internet Sans Crainte les accompagne, eux, et de nombreuses autres classes et professeurs, pour qu’ils maîtrisent mieux leur vie numérique.
Accompagnés par un animateur du panel de jeunes pour Internet Sans Crainte, ils ont imaginé un outil pour faire le point : l’accromètre. Charline explique la genèse du projet : « Cette idée est venue pendant des séances de brainstorming. On a eu l’idée de cet accromètre parce qu’on avait utilisé des outils similaires, notamment le violentomètre. Notre accompagnateur nous a aidés à formuler des questions pertinentes en lien avec ce qu’on fait sur nos téléphones pour que ça parle vraiment aux jeunes comme nous ».
L’accromètre : un baromètre du ressenti plutôt que du chronomètre
Qu’est-ce que cet outil concrètement ? Allie le définit avec précision : « C’est un outil qui permet de savoir si tu es accro à ton téléphone. C’est une façon de faire le point sur ta relation aux écrans et de prendre conscience qu’il y a un souci. C’est pas un test qui te juge, mais plutôt un truc pour t’aider à comprendre si ton usage est équilibré ou si ça commence à prendre trop de place ou ne pas te faire du bien. En réalité, ici, dans ce groupe, pas un élève n’est dans le vert. On est tous a minima dans l’orange et la majorité dans le rouge ! ».
L’outil déplace le curseur : on ne parle plus seulement de minutes passées en ligne, mais de bien-être. Étienne a ainsi vécu une véritable prise de conscience : « Avant, je pensais que le problème des écrans, c’était juste une question de temps. Avec l’accromètre, j’ai compris que c’était plus compliqué. Il y a des moments où je ne suis pas longtemps sur mon téléphone, mais ça ne me fait pas du bien quand même. Par exemple, quand je compare ma vie à celle des autres, ou quand je scrolle sans réfléchir. On ne peut pas lutter seul face à tout ce que les plateformes mettent en place pour nous rendre accros ».
Sommes-nous tous « égaux » face à l’addiction numérique ?
Le constat des jeunes est sans appel : le combat est inégal face aux algorithmes. David souligne cette difficulté de reprendre le contrôle : « Très clairement, on sait qu’on est tous accros. Et on a vraiment du mal à se limiter… On sent bien que les applis nous poussent à rester. Mais en même temps, quand tu comprends comment ça marche, tu peux un peu reprendre le contrôle ».
Cette dépendance n’est d’ailleurs pas l’apanage des enfants. Mouna pointe une certaine hypocrisie chez les adultes : « C’est sûr que les parents, les adultes, sont pareils que nous face aux smartphones, même s’ils ont du mal à le reconnaître. On est tous égaux face à ça ! Les parents se cachent derrière la phrase magique, « c’est pour mon travail », mais on sait bien que ce n’est pas complètement honnête ».
Quand les réseaux sociaux dégradent la santé mentale
Au-delà du temps perdu, c’est l’impact psychologique qui inquiète les lycéens. Oury témoigne de la violence qui peut s’installer : « La santé mentale peut être vraiment dégradée, car il y a beaucoup d’histoires, d’embrouilles sur les réseaux sociaux, même des vengeances : dans la classe cette année, il y en a eu plein par exemple ». Entre la comparaison permanente à des vies « parfaites » et la méchanceté de certains commentaires, le cocktail peut devenir toxique.
Heureusement, le numérique offre aussi des bouffées d’oxygène. Pour Gauthier, tout est question d’équilibre : « Ce qui fait du bien : parler avec ses amis, trouver des contenus qui nous motivent, apprendre des choses, se sentir moins seul sur certains sujets ».
Internet Sans Crainte : éduquer plutôt qu’interdire
Axelle Desaint, directrice d’Internet Sans Crainte (programme national opéré par TRALALERE), porte ce projet avec une conviction forte : l’interdiction totale est un leurre.
« La réalité, c’est que là où on interdit, on invite à contourner et à certainement emmener des jeunes vers des espaces qui sont encore moins régulés. C’est ce qui s’est passé en Australie (où les réseaux ont été interdits au moins de 16 ans, ndlr) : les contournements sont faciles, il suffit d’un VPN pour pouvoir le faire. Et puis ça a amené des jeunes vers des espaces comme Télégram, où se partage une violence inouïe, et où il y a zéro modération », explique-t-elle.
Le programme national, qui touche 1,2 million de jeunes chaque année, mise sur l’autonomie. L’accromètre, disponible gratuitement en version papier et numérique, propose des conseils concrets pour se réguler. L’objectif est d‘aider les jeunes à comprendre les mécanismes de captation d’attention pour agir à temps.
Bien-être numérique : pourquoi la déconnexion totale ne suffit pas ?
Mais au fond, qu’est-ce que le bien-être numérique ? Pour Axelle Desaint, il s’agit de s’assurer que « les expériences qu’on puisse vivre en ligne nous fassent du bien ». C’est ici que l’Accromètre joue son rôle de boussole émotionnelle, « à mettre des mots sur ce que nos ados vivent en ligne, sur ce qu’ils ressentent ».
L’objectif est de leur montrer « qu’ils ont la capacité de choisir, qu’être mal, ça ne doit pas être un état permanent et qu’on a le droit d’être en ligne et bien ». L’accromètre vise une utilisation active et positive des réseaux. Le bien-être numérique devient alors une compétence que l’on acquiert, permettant de « garder la juste distance » avec son smartphone dès maintenant, mais aussi pour sa vie d’adulte.
Quels outils gratuits Internet Sans Crainte propose-t-il aux familles ?
Outre l’accromètre, Internet Sans Crainte propose aux jeunes, aux parents et aux éducateurs l’accès gratuit à plus de 200 ressources, telles que le serious game Stop la violence. Ce sont des enquêtes interactives où les jeunes doivent résoudre des situations de cyber-harcèlement.
Axelle Desaint précise : « Cette enquête, on l’a créée avec des ados de la ville de Montreuil. C’est avec eux qu’on a travaillé le scénario, c’est leur voix qu’on entend. Ça nous permet d’avoir des situations extrêmement réalistes ». En enquêtant, l’élève comprend la complexité du harcèlement et son rôle crucial en tant que témoin.
Comment recréer le dialogue au sein de la famille ?
Pour les parents souvent démunis ou inquiets, la directrice d’Internet Sans Crainte suggère de sortir du jugement. Le dialogue doit primer sur la sanction automatique.
- S’intéresser aux usages sans juger : au lieu de simplement demander comment s’est passée la journée d’école, pourquoi ne pas demander : « Comment tu te sens après une heure sur TikTok ? ». Cela ouvre une porte vers la réflexion sur le ressenti.
- Poser un cadre protecteur : Plutôt qu’un interdit global, Axelle Desaint préconise des règles claires : « Avoir une règle et s’y tenir, et le téléphone pas dans la chambre. Ça c’est un principe vraiment protecteur ».
- Explorer ensemble : Paramétrer les réseaux, gérer les contacts et discuter des contenus vus ensemble avec son enfant permet de l’accompagner vers sa majorité numérique (fixée à 15 ans), ou vers un usage sain, au-delà.
En impliquant les adolescents dans la création de ces outils, Internet Sans Crainte réussit le pari de les rendre acteurs de leur propre bien-être. Comme le concluent les élèves du lycée Lucie Aubrac, on ne peut pas lutter seul face aux plateformes, mais ensemble, parents et enfants peuvent remettre de l’équilibre dans leur vie connectée.
Vous avez aimé cet article ou bien vous voulez réagir ?

Envie de réagir à cet article, de donner votre avis ou de partager votre expérience ? Je prends la parole !