
À 101 ans, Ginette Kolinka, rescapée du camp d’Auschwitz-Birkenau, continue de sillonner la France aux côtés de sa belle-fille pour témoigner auprès des jeunes. Dans Ginette Kolinka, contre la haine, elle parle sans détour des camps, de la perte des sentiments, de la survie au détriment de tout le reste. Un livre dérangeant et une réalité des camps plus intime rarement abordée jusqu’ici. Un livre essentiel pour les parents d’adolescents, à l’heure où l’antisémitisme progresse et où la violence verbale se banalise sur les réseaux sociaux.
Il y a des témoignages qui dérangent parce qu’ils déplacent nos certitudes. Ginette Kolinka, contre la haine est de ceux-là. Sous forme d’entretiens menés par Catel Muller et accompagnés de ses dessins, Ginette Kolinka y livre une parole rare, directe, parfois brutale. Non pour choquer, mais pour dire la vérité. Sa vérité. Celle d’une jeune femme de 19 ans déportée à Auschwitz-Birkenau avec son père et son frère, revenue seule, et longtemps restée silencieuse avant de devenir passeuse de mémoire dans les écoles auprès des jeunes générations.
Ginette Kolinka, une parole sans filtre
Ce qui frappe immédiatement dans ce livre, c’est que rien n’est minimisé pour épargner le lecteur, rien n’est rendu plus supportable qu’il ne l’a été. Ginette Kolinka refuse toute mise en scène héroïque. Elle rappelle son insouciance d’alors, à 19 ans, si proche de celle des adolescents d’aujourd’hui : « On est jeune, on ne se rend pas compte du danger. »
Elle raconte une famille non pratiquante, française avant tout : « Je suis française, c’est tout ce que je sais. Pour les juifs, je ne suis pas assez juive, mais pour Hitler, je l’étais suffisamment… » Ce décalage, violent, permet de comprendre comment la haine impose une identité, indépendamment de ce que l’on est ou de ce que l’on croit être. Une clé de lecture précieuse pour des adolescents exposés chaque jour, via les réseaux sociaux, à des discours qui enferment chacun dans une identité.
Camps de concentration : un livre qui lève le voile sur ce qui a longtemps été tu
La force de ce témoignage réside dans le courage avec lequel Ginette Kolinka met des mots sur des réalités souvent passées sous silence. Elle parle des conditions de vie à Auschwitz-Birkenau avec une précision glaçante : « Les toilettes… Comment des êtres humains, par haine, ont pu créer des choses comme ça ? Des centaines de femmes, côte à côte, dos à dos, en train de faire leurs besoins ensemble. »
Elle évoque la nudité imposée, la perte totale d’intimité, les menstruations des femmes, la saleté, la honte : « Il faut nous déshabiller. Nudité totale. Là, c’est le premier moment où je commence à souffrir, je souffre de honte. » « On vous rase les poils du sexe devant tout le monde, on vous enlève vos cheveux. »« J’étais devenue rien. » « Les nazis nous traitaient de sales cochonnes de juives, mais c’était la vérité. On était sales. On était même crasseuses. »
Elle évoque aussi avec une franchise implacable ce que l’on tait souvent : l’absence de solidarité, la disparition des sentiments. « La solidarité, pour moi, c’était de partager sa nourriture. Et ça, personne ne le fait. Même pas une mère avec sa fille. » Cet exemple mère-fille est édifiant. Il montre à quel point la déshumanisation détruit les liens les plus fondamentaux. Ginette Kolinka va jusqu’à le dire clairement : « On n’a plus de sentiments. »
Elle évoque aussi, sans voyeurisme, l’existence de relations intimes entre femmes dans les camps, sujet longtemps passé sous silence : « Pour la première fois, j’ai vu des ébats de femmes. » Et elle rappelle combien ces réalités ont été volontairement évacuées des récits officiels, comme si parler de sexe risquait de salir la mémoire.
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Dans un climat de haine grandissante, l’importance de témoigner
Pendant près de cinquante ans, Ginette Kolinka n’a rien dit. « La première fois, c’était pour celui qui a fait La Liste de Schindler. » (Steven Spielberg) Ce fut un déclic pour cette rescapée des camps de la mort.
Aujourd’hui, à plus de 100 ans, elle intervient sans relâche dans les établissements scolaires. Elle le dit simplement : « C’est comme une mission. » « Si on n’en parle pas maintenant, ça recommencera demain. » Si elle ressent aujourd’hui la nécessité de parler, c’est parce qu’elle voit réapparaître les mêmes ressorts de la haine, désormais relayés et amplifiés par internet. « Ce sont des choses qu’on entend à la télé, sur internet. »
Elle compte sur les jeunes qu’elle rencontre pour relayer son message : celui de la mémoire et de la résistance aux discours de haine. « On espère que dans cent élèves, il y en aura deux ou trois qui raconteront ce qu’ils ont entendu. » Elle les encourage à ne pas se taire, même face aux adultes, et à oser questionner leurs parents lorsqu’ils entendent à la maison des propos racistes ou antisémites : « Vous avez le droit de ne pas être d’accord avec vos parents. Je les incite à la révolte. »
Ginette Kolinka, contre la haine : un livre pour engager le dialogue avec vos ados
Ginette Kolinka, contre la haine n’est pas un livre facile. Mais c’est précisément pour cela qu’il est indispensable. Parce qu’il dérange, et parce qu’il va encore plus loin que ce qu’on sait déjà sur les camps d’extermination de la Seconde guerre mondiale. Il permettra aux parents d’aborder avec leurs adolescents des sujets sensibles et complexes : l’antisémitisme, la violence, la perte de repères, la responsabilité individuelle face aux discours haineux.
Lire ce témoignage, c’est accepter d’entendre une parole qui secoue, qui interroge sur ses propres comportements ou convictions, et qui éclaire. Une parole qui rappelle que la haine n’est jamais abstraite. Et que la mémoire n’est vivante que si elle dérange suffisamment pour nous obliger à agir.
Ginette Kolinka, contre la haine, de Catel, aux Editions La Sirène, 26 janvier 2026, 13,50 € – Commander sur Amazon
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