
Ce sont nos députés qui le disent : « TikTok est l’un des pires réseaux à l’assaut de notre jeunesse« . Interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans : c’est le projet de loi que l’Assemblée Nationale a voté. Pour la commission du Parlement qui a étudié les dangers de l’exposition des enfants à l’algorithme de la plateforme chinoise, c’est une mesure vitale. Il en va de leur santé mentale, de leurs vies, de leurs cerveaux !
« Pour moi, TikTok n’a pas été l’élément déclencheur, mais c’est ce qui m’a tenu la tête sous l’eau et m’a empêché de reprendre ma respiration. Parce que c’était en continu », témoigne Maëlle. Aujourd’hui âgée de 18 ans, entre ses 13 et ses 17 ans, la jeune femme fait plusieurs tentatives de suicide. Morgane, sa maman, a tout tenté pour la sauver mais il lui manquait une pièce du puzzle : « Dans les moments où elle était suivie à l’hôpital, elle retrouvait un peu d’énergie et était en sécurité loin de son téléphone. Mais il suffisait qu’elle revienne à la maison et hop, elle se reprenait une petite dose de vidéos qui continuaient à lui dire, “écoute, la seule solution pour arrêter de souffrir, c’est de mourir”. À chaque fois, elle retombait. Et je me disais, mais qu’est-ce qui la maintient comme cela ? »
Une mécanique qui pousse les ados vulnérables vers les contenus dangereux
Amnesty International a mené l’enquête sur TikTok France et ses révélations sont glaçantes : pendant plusieurs jours, une de leurs équipes s’est faite passer pour 3 ados de 13 ans, l’âge minimal pour être inscrit sur la plateforme. Le test consistait à faire défiler les fils de vidéos TikTok “pour toi” – qui suggèrent automatiquement des contenus censés être adaptés au profil de l’utilisateur – et à regarder deux fois chaque contenu lié à la santé mentale ou à la tristesse.
Résultat : « Alors que les testeurs n’interagissent pas avec les contenus, en moins de 20 minutes, leurs fils sont saturés de vidéos sur la santé mentale. Après 45 minutes, des messages explicites sur le suicide apparaissent. Trois heures plus tard, tous les comptes sont inondés de contenus sombres, exprimant parfois directement “une volonté de mettre fin à ses jours ». Quand ça n’est pas une invitation directe au suicide, assortie de son mode d’emploi ». Ou à l’automutilation.
TikTok entraîne des enfants vers le mal-être et le suicide
Comment ne pas faire le lien avec le taux d’hospitalisation des jeunes filles de 11 à 17 ans pour tentative de suicide ou scarification en 2024, qui a augmenté de 21 % ? En moyenne, 7 jeunes filles pour 1 000 ont été hospitalisées pour ces raisons. Y compris Maëlle, qui a été auditionnée par la commission du Parlement : ce que dénonce Amnesty International, elle l’a vécu pendant plusieurs années, et elle a failli y perdre la vie.
Pour le collectif Algos Victima, dont Maëlle et Morgane font partie, c’est une évidence. Cellule d’accompagnement juridique et judiciaire des victimes, elle a assigné en justice TikTok pour mise en danger de leur enfant mineur pour le compte d’au moins sept familles. Parmi les victimes, plusieurs d’entre elles ont mis fin à leurs jours.
La plate-forme est accusée de ne pas modérer son contenu délétère, alors qu’il est addictif. Pour l’instant, aucun véritable pare-feu ni régulation n’est mise en place pour stopper ce fléau. Mafamillezen s’engage donc pour une pratique de tolérance zéro vis-à-vis de la plateforme et des autres réseaux problématiques. Tant que l’interdiction aux moins de 15 ans n’est pas de rigueur, on désinstalle, et/ou on limite autant que possible.
Le témoignage de Maëlle, rescapée de l’algorithme
Maëlle et sa maman, Morgane, sur leur compte Instagram Les Chuchotteurs, se battent contre TikTok, dans les médias, autour d’elles, partout, avec leurs paroles comme armes, en racontant leur histoire pour qu’elle ne se reproduise pas : « Je sais qu’autour de moi, des collègues ou des amis ont repris le témoignage de ma fille pour en discuter en famille avec leurs ados ». Ce qu’elles disent, elles et les autres victimes, a donc un impact dans les débats sociétaux. C’est une véritable première piste à suivre pour les parents : écouter cette parole, la relayer, et aussi « croire vos ados quand ils vous disent des choses », ajoute Maëlle.
Cette histoire commence avec le téléphone que Maëlle a eu « super tard, en 4ème. On avait discuté avec elle de tous les dangers qu’on pouvait rencontrer sur Internet et sur les réseaux. Mais je ne savais pas qu’il y avait ça sur TikTok », se souvient Morgane.
En parallèle, en 3ème, Maëlle développe une phobie scolaire. Derrière, on découvre du harcèlement, élément déclencheur du mal-être de la jeune fille. Elle se réfugie alors dans les contenus sombres de TikTok : « j’avais trouvé un endroit où il y avait des gens qui me ressemblaient, une communauté. J’y trouvais du réconfort », relate Maëlle. Mais quelque chose cloche, car cet usage, elle en a aussi honte. Une honte qui l’empêche d’en parler et d’aller chercher de l’aide.
La douloureuse prise de conscience : c’est TikTok le fautif !
S’ensuivent six hospitalisations, jusqu’en 2024. Le diagnostic est posé sur son mal-être et ses troubles au bout de quatre. Le harcèlement qui en est à l’origine. Mais ça continue ! Morgane sent qu’un élément manque à l’équation, elle le cherche partout. Pendant tout ce temps, elle essaie de trouver des réponses auprès de sa fille : « Bon, écoute, tentative de suicide, scarification, anorexie, tu vas nous faire tout le catalogue du mal-être adolescent, là ? À quoi tu joues ? ». Elle ne capte pas que ce sont les algorithmes qui continuent à empoisonner sa fille.
C’est grâce à l’avocate du collectif Algos Victima qu’elle entend à la radio que Morgane arrive enfin à mettre le doigt sur ce qui ronge Maëlle. À ce moment-là, elle est à ses côtés. Elle lui demande alors : « Toi, tu as déjà vu ça ? ». Sa fille lui répond par la positive. La pièce manquante au puzzle est trouvée. Mais après des années de combats.
Combat qui n’est pas fini, car Morgane s’engage dans un bras de fer avec sa fille pour qu’elle décroche et se rende enfin compte de la gravité de la situation : « Encore un mois après, elle faisait une très grosse tentative de suicide », angoisse encore la maman.
Morgane lui impose le contrôle parental sur l’appli et 30 minutes max d’utilisation journalière. Maëlle commence enfin à voir le bout du tunnel : « Ça m’a aidé à me désintoxiquer, parce que je me suis dit, si c’est 30 minutes, ça ne vaut pas le coup. Je pense que c’était la bonne stratégie ».
Les conseils de Morgane et sa fille pour éviter l’emprise numérique de TikTok sur les ados
- Consulter un professionnel de la santé mentale. Il n’y a aucune honte à le faire et cela peut sauver des vies.
- Quand on est l’ado concerné, Maëlle conseille au début de ne pas se confier forcément aux parents, mais à « quelqu’un de la famille. Une personne plus âgée, peut-être éviter avec des personnes du même âge. Bref, il faut quelqu’un qui ait du recul ».
- Offrir un portable à son enfant le plus tard possible et installer le contrôle parental
- Prendre conscience et faire prendre conscience aux ados que les réseaux sociaux nous utilisent, c’est aussi ce qui a aidé Maëlle à s’en distancier. C’est ce que dénonce le documentaire d’Élisa Jadot « Emprise numérique, 5 femmes contre les big 5 », et que Morgane et Maëlle nous invitent à visionner. On y découvre à quel point Meta et consort utilisent nos enfants comme des “porte-monnaies sur patte”, c’est l’expression de Morgane, pour en tirer profit via les mécanismes de l’économie de l’attention.
- À partir du moment où les parents décident de donner un téléphone à leurs enfants, mettre les règles en place tout de suite. Quel usage ? Le soir, qu’est-ce qu’on en fait ? On ne le laisse surtout pas dans la chambre. « Si vous mettez les règles après, c’est foutu. Vous ne pouvez plus revenir en arrière », insiste Morgane.
- Ne pas croire que TikTok est le seul fautif : tous les réseaux sociaux qui induisent du scroll et qui ont un algorithme enferment. Les contenus TikTok sont basculés sur Insta et YouTube, il y a beaucoup de harcèlement sur WhatsApp.
Et Morgane de conclure : « J’ai l’impression que la lutte pour l’attention de nos enfants est perdue pour le moment. Mais si on peut déjà se focaliser sur les contenus qui amènent parfois à l’hôpital ou même à la mort, c’est déjà un premier combat qui vaut la peine d’être mené ». Selon elle, « Sa fille et elle ne sont pas juste un exemple isolé. Cela peut arriver dans tout type de famille, tout type de milieu socioprofessionnel ».
Le deuxième combat à mener : celui de l’attention volée à nos enfants
Les terrains fragiles (harcèlement, tristesse), prédisposent à tomber dans le piège des contenus dangereux. Mais nous, parents, avons du mal à nous rendre compte de ce que le scrolling fait à nos enfants : décharges de dopamines qui ruinent leur système nerveux, capacité de concentration qui devient inexistante : « Ils n’arrivent même plus à regarder un Disney ou un match de foot ! », confiait une maman au sujet de ses enfants à Morgane, qui est enseignante.
Auteur de Le cerveau sans mémoire – Un tsunami nommé smartphone (sorti le 4 septembre 2025 aux éditions Cherche Midi), Thierry Derez, président du conseil d’administration de Covéa, fait aussi de ce combat le sien. Il a coécrit cet ouvrage avec Marc Tadié, neurochirurgien. Tous deux ont décidé d’alerter sur les dangers des écrans non seulement sur le développement cognitif du cerveau des enfants, mais aussi sur leur mémoire.
Cerveaux et identités en danger
« Ce que les études scientifiques ont montré, c’est que le cerveau se construit de la naissance à 15 ans. Et qu’un usage délétère des écrans à la puberté, au moment même où le cerveau est en plein développement, va donc entraver cette croissance. », schématise Thierry Derez.
L’un des messages clé, c’est que la menace va bien au-delà de la seule mémoire : on a tous peur de perdre la mémoire. Les gens atteints de ces pathologies (ex : Alzheimer) ne se reconnaissent plus. Ils changent de personnalité.
Or, pour les jeunes en pleine mutation cognitive tout au long de leur adolescence, voir le développement de sa mémoire contrarié, c’est voir la constitution de la charpente de leur identité, la construction de ce qu’ils sont, même, compromise : « Il y a un vrai danger pour la personnalité de l’être humain, de ces jeunes en devenir, car ces appareils – cela va bien au-delà des seuls réseaux sociaux – endommagent leur mémoire ».
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C’est ce que conseillent Messieurs Durez et Tadié dans leur ouvrage, véritable plaidoyer pour sauver le cerveau des prochaines générations de la maltraitance des réseaux sociaux : « Comme il existe des recommandations telles que “Manger 5 fruits et légumes par jour”, ne devrait-on pas mettre en place le même type de préconisation de santé publique pour protéger quelque chose d’aussi important que nos cerveaux ? Est-ce qu’on va devoir sacrifier deux générations entières – Gen Z et Alpha – avant de s’en rendre compte ?! », s’indigne le président. « Un cerveau qui n’exerce plus sa mémoire s’atrophie, comme un muscle au repos », souligne l’auteur. Il interpelle : « Nous en appelons à la responsabilité des politiques éducatives actuelles pour éviter une catastrophe de santé publique relative à l’usage excessif des réseaux sociaux ».
Interdire les réseaux sociaux au nom de la liberté
Morgane est aussi pour une interdiction des réseaux sociaux au moins de 15 ans, et plus, si cela était possible. « Moi, ce que je réponds à ces gens qui disent qu’on priverait nos enfants de liberté, c’est qu’on leur redonnerait la liberté de pouvoir vivre leur vie d’enfant sans être à travers un écran. De réexpérimenter le monde », insiste-t-elle.
« Ma fille, quand elle a été emprisonnée dans l’algorithme de TikTok, et que la seule liberté qu’elle avait à ce moment-là, sa liberté mentale, c’était de se dire par quel moyen je vais me donner la mort, excusez-moi, mais ce n’est plus une liberté ! », s’émeut-elle.
On n’arrive pas à rendre les réseaux plus sains. Les témoignages de parents dénonçant la prétendue modération de contenus inappropriés signalés sur TikTok affluent : 48 heures plus tard, ils sont remis en circulation sur la plateforme. Il faut donc qu’une loi d’interdiction comme elle a été adoptée récemment en Australie passe. En Chine, même, les ados ont des restrictions d’usage ! Ce n’est pas un hasard.
Une loi pour soutenir les parents
Morgane et Maëlle ont suivi les débats sur l’interdiction des réseaux aux mineurs au Parlement. La mère de famille a donc un avis bien tranché sur la question : « S’il y a une loi qui passe, c’est aussi, pour moi, un soutien aux parents. Les parents pourront dire, écoute, c’est interdit, tout comme tu n’as pas le droit de conduire avant tel âge. Et puis, ça va être douloureux pendant un certain temps, puis s’installer et devenir une norme ».
Les détracteurs de la mesure disent que cette loi peut être facilement contournée. Mais c’est le cas de toutes les lois. Et ce n’est pas parce qu’elles peuvent l’être qu’il ne faut pas légiférer.
En attendant un dispositif réglementaire, il faut que l’on protège le cerveau et l’état psychique de nos enfants des algorithmes qui sont totalement addictifs. Mais il faut aussi soutenir les parents qui « en arrivent à se prendre la tête avec leurs enfants à longueur de journée à cause de ça. C’est vraiment l’enfer », déplore Morgane.
À travers la lutte contre TikTok & co, c’est la réflexion autour de ce que l’on souhaite pour les générations à venir qui se joue. À quelle capacité pourront-elles utiliser leur cerveau et leur libre-arbitre ? Pour les sauver, c’est aujourd’hui que l’on doit se battre et dire stop.
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