
Alors que le gouvernement a lancé fin janvier un projet de loi visant à interdire l’accès aux réseaux sociaux aux enfants de moins de 15 ans, le débat se ravive sur la protection des mineurs, l’exposition aux écrans et la responsabilité des familles face aux usages numériques. Cette mesure, qui devrait entrer en vigueur à la rentrée scolaire 2026, prévoit une interdiction explicite pour les moins de 15 ans et des dispositifs de vérification de l’âge sur les plateformes. Nous avons demandé son avis sur la question à Stéphane Bonnegent, auteur du livre « Le décrypteur des réseaux sociaux de votre ado » et créateur du site Parlons Réseaux Sociaux.
Usage intensif : quand les réseaux sociaux rythment la journée des ados
Les enfants ont des smartphones de plus en plus tôt, et la grande majorité accède à TikTok, Snapchat ou Instagram bien avant l’âge légal (13 ans jusqu’ici). Selon une enquête PixPay* réalisée en janvier 2026, 33,6 % des adolescents passent plus de 4 heures par jour sur les réseaux sociaux, et 67,2 % y consacrent au moins 2 heures quotidiennes. Plus problématique, 69,4 % des ados déclarent ne pas avoir de règles à la maison concernant les écrans. Et de fait, les parents sont souvent dépassés par les usages numériques de leurs enfants. « Beaucoup de familles manquent aujourd’hui de repères et d’outils pour accompagner les usages numériques, comme c’est le cas pour l’éducation financière », explique Caroline Ménager, co-fondatrice de Pixpay.
Le Décrypteur des réseaux sociaux de votre ado : un mode d’emploi pour les parents
Un vide éducatif qui entraine une explosion des risques pour ces jeunes accros aux réseaux sociaux : montée du cyberharcèlement, incitation au suicide sur TikTok, explosion des deepfakes et des fake news, influenceurs peu fréquentables, contenus sexualisés… Car si les parents eux aussi fréquentent des réseaux comme Facebook ou Instagram, ils sont certainement moins nombreux à connaitre Robloc ou BeReal, ou à maîtriser le fonctionnement de Twitch.
Avec son livre « Le Décrypteur des réseaux sociaux de votre ado », coécrit avec sa fille de 14 ans, Stéphane Bonnegent propose aux parents de se « mettre à niveau », et surtout bien comprendre ce que font leurs ados sur les réseaux… et ce qu’ils risquent s’ils naviguent sans garde-fous. Destiné aux parents « largués » et inquiets, il décrypte le fonctionnement des 14 réseaux sociaux les plus fréquentés par les ados, et donne les réglages de sécurité essentiels en 5 minutes pour chaque plateforme.
L’idée n’est pas de diaboliser les réseaux sociaux, mais de sensibiliser aux risques potentiels en favorisant le dialogue parents-ados, dans la bienveillance, et en désamorçant les conflits autour des écrans. Pour aller plus loin, nous avons posé quelques questions à Stéphane Bonnegent.
Rencontre avec Stéphane Bonnegent, expert des réseaux sociaux
Interdire les réseaux sociaux avant 15 ans : est-ce selon vous une mesure réellement protectrice ou surtout symbolique ?
C’est avant tout une décision politique. Elle a le mérite d’envoyer un signal fort et de mettre la pression sur les plateformes, qui ne font pas assez d’efforts pour protéger les mineurs. En revanche, dans la réalité du quotidien, cela ne change pas grand-chose pour les familles. Les usages existent déjà, souvent en dehors du cadre légal, et les parents restent seuls pour accompagner leurs enfants.
Est-ce que tous les réseaux posent les mêmes problèmes ou faudrait-il raisonner plateforme par plateforme ?
Non, et c’est une erreur fréquente de les mettre tous dans le même sac. Chaque plateforme a ses codes, ses usages et ses risques spécifiques. C’est pour cette raison que, dans le livre, j’ai construit des grilles d’analyse plateforme par plateforme (Instagram, BeReal, TikTok, Snapchat, etc). L’objectif est d’aider les parents à comprendre rapidement à quoi ils ont affaire.
Le risque n’est-il pas que cette interdiction pousse certains jeunes vers des usages cachés, donc moins encadrés ?
Si, clairement. C’est exactement ce que l’on a observé en Australie. Les jeunes n’ont pas arrêté d’utiliser les réseaux sociaux, ils ont simplement migré vers d’autres plateformes moins connues des adultes. Lemon8, par exemple, qui appartient à ByteDance, la maison mère de TikTok, a connu une forte croissance.
Pensez-vous que l’interdiction du portable au lycée, initialement faite pour lutter contre le harcèlement scolaire via les réseaux sociaux, peut être bénéfique ?
Quand l’école interdit, elle sort le problème de ses murs. Le sujet n’est plus éducatif, il devient uniquement domestique. Cela signifie que les parents se retrouvent seuls face aux usages numériques. Et surtout, cela ne règle pas les problèmes de cyberharcèlement ou de cyberviolences, qui continuent en dehors de l’établissement.
Quel impact concret a le comportement numérique des parents sur celui des enfants ?
Il est déterminant. Les enfants apprennent par imitation. Si les adultes sont constamment sur leur téléphone, il devient très difficile d’imposer des règles crédibles. Un “pas de téléphone à table” ne fonctionne pas si les parents scrollent entre deux bouchées. L’exemplarité est un levier éducatif majeur.
Y a-t-il des erreurs fréquentes que vous observez chez les parents, même bien intentionnés ?
Les réponses trop simplistes. Soit tout interdire, soit tout laisser faire. Dans les deux cas, l’enfant est livré à lui-même face à des plateformes très puissantes, pensées pour capter son attention.
Beaucoup de parents disent ne rien comprendre aux réseaux sociaux utilisés par leurs ados. Est-ce un vrai handicap éducatif ?
Au contraire, c’est une formidable opportunité. Assumer de ne pas savoir permet de créer du dialogue. Les ados adorent expliquer, montrer, transmettre. Vous passez pour un “boomer”, et ce n’est pas grave. Cela vous permet d’entrer dans leur univers numérique sans être intrusif.
Par quoi commencer quand on se sent totalement dépassé ou illégitime sur ces sujets ?
Par des bases simples. Mon livre est conçu comme un mode d’emploi accessible, sans jargon inutile. Et le blog https://parlons-reseaux-sociaux.fr complète le livre avec des ressources pratiques. Pas besoin d’être expert pour bien accompagner ses enfants, il suffit de s’intéresser un minimum au sujet.
Le risque, pour ces parents, est-il plutôt le laxisme… ou le contrôle excessif ?
Les deux sont problématiques. Le laxisme laisse l’enfant seul. Le contrôle excessif casse la confiance. L’enjeu est de trouver un équilibre, qui évolue avec l’âge et la maturité de l’ado.
Faut-il tout savoir de la vie numérique de son ado pour bien le protéger ?
Non. Dans la méthode PARLONS, le S signifie Surveiller sans espionner. Le parent n’a pas vocation à lire les messages privés. Son rôle est de vérifier le cadre, la sécurité et de rester un adulte de confiance en cas de problème.
À quel moment faut-il s’inquiéter réellement de l’usage des réseaux sociaux ?
Quand les réseaux prennent trop de place dans la vie de l’ado. Isolement, repli, irritabilité, perte du dialogue familial. Les parents perçoivent très bien ces signaux quand ils sont attentifs.
Quels signaux doivent alerter les parents ?
Les changements brutaux de comportement, mais surtout le manque de sommeil. L’adolescence est une période clé du développement, et le sommeil est un pilier fondamental.
Qu’est-ce que les adultes sous-estiment le plus dans la relation des ados aux réseaux sociaux ?
Le poids émotionnel des réseaux sociaux. Pour les ados, ce n’est pas un simple loisir. C’est leur vie sociale, leur image, leur appartenance à un groupe, et donc leur estime de soi.
Selon vous, quelle est la réaction parentale la plus contre-productive face aux réseaux sociaux ?
Juger, critiquer, reprocher. Dire “tu passes trop de temps sur ton téléphone” ne change rien. Il faut comprendre les mécanismes à l’œuvre : captologie, algorithmes, économie de l’attention. Et en parler en famille.
Si vous deviez transmettre un seul message aux parents sur les réseaux sociaux, quel serait-il ?
Ne laissez pas les réseaux sociaux devenir un sujet de conflit ou de non-dit. Informez-vous, échangez, accompagnez vos enfants. Le dialogue reste la meilleure protection. Alors PARLONS réseaux sociaux !
*Etude Pixapay réalisée en ligne auprès de 840 adolescents (8–18 ans), clients de Pixpay, le 30 janvier 2026.
Le décrypteur des réseaux sociaux de votre ado, de Stéphane Bonnegent, chez Vuibert, 22 janvier 2026, 19,90 € – Commander sur Amazon
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