Comment aider les enfants et les ados à surmonter l’angoisse du déconfinement ?

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Par Brigitte Valotto le

déconfinement masque enfant

Plus de bises, plus de jeux de mains avec les copains, des visages masqués, de la défiance… Le déconfinement peut être anxiogène pour nos enfants, petits ou grands. Comment les aider à affronter ce nouveau monde sans contact, à prendre leurs distances sanitaires… sans pour autant avoir peur des autres et défiance en l’avenir ?

On est obligés expliquer aux petits qu’il ne faut plus s’embrasser, se câliner, ni même toucher leurs copains, que ça peut être dangereux; on leur désinfecte les mains dès qu’ils passent sur le toboggan après un autre enfant, on leur demande de jouer à distance, on leur parle à travers un masque… Comment va-t-on pouvoir leur inculquer ensuite l’idée qu’il faut aller vers l’autre, être tolérant, s’ouvrir aux différences ?” se demande Céline, prof des écoles en maternelle. Nombreux sont les professionnels de la petite-enfance qui se sont récemment alarmés, comme elle, des recommandations officielles ayant accompagné le déconfinement et le retour à l’école ou chez la nounou depuis le 11 mai, et préconisant notamment le port du masque avec les enfants “dès lors qu’il est impossible de respecter la distance physique d’au moins un mètre”…

Beaucoup de parents nous ont également fait part des difficultés de leurs enfants au sortir du confinement : incompréhension, frayeurs, difficultés à se réinsérer dans la vie sociale…  Scruter le visage des adultes qui s’occupent de lui est en effet crucial pour le jeune enfant, qui apprend à communiquer, dès la naissance, en déchiffrant les émotions sur le visage de ceux qui s’occupent de lui : les petits peuvent donc se trouver déboussolés par ces nouveaux jeux de masques, mais aussi par la défiance qu’on se met à leur recommander vis-à-vis des autres. Mais les grands aussi, et notamment les ados, peuvent se montrer angoissés en cette période post-confinement, face à un avenir qui s’assombrit, et à une pandémie qui leur impose des renoncements inattendus.

Nous avons donc demandé à des spécialistes de l’enfance ou de l’adolescence, psys, enseignants, éducateurs, leurs conseils pour répondre à ces diverses situations de crise post-confinement chez nos enfants de tous âges.

covid-19 gestes barriere enfant

Ma petite de six ans tente sans cesse d’arracher mon masque, comme celui de tous ceux qui l’approchent !

La réaction de l’expert, le sociologue David Le Breton :

Une réaction somme toute assez naturelle : comme le souligne le sociologue David Le Breton, anthropo-sociologue, spécialiste des représentations et des mises en jeu du corps humain*, “le masque est  un obstacle majeur à la relation. C’est une rupture dans le contact, on ne voit plus le visage de l’autre, ni son sourire.  Instinctivement, chacun de nous module sa parole en fonction de l’impact ressenti sur le visage de son interlocuteur. Et c’est depuis toujours à travers le visage qu’on est reconnu, nommé, identifié. Les relations sociales sont défigurées par la perte du visage !

Comment aider les enfants à mieux vivre le port du masque ?

Avec les plus jeunes, jusqu’à 7 ou 8 ans, pourquoi ne pas détourner ce nouvel accessoire de manière à le présenter comme un jeu, voire un déguisement – comme le fait Céline avec ses petits élèves ? “Avec les plus petits, raconte-t-elle, on joue à “coucou caché”, et avec les plus grands, on a même customisé les masques, en dessinant des museaux d’animaux… cela les fait beaucoup rire de me voir affublée d’un groin de cochon ou de moustaches de chat ! Et rire, ça permet de dédramatiser !

Chez les plus grands, on peut aussi trouver des solutions ludiques au port du masque, comme cette éducatrice en foyer. “On fait un concours pour inventer de nouvelles façons de se saluer ou de se manifester de l’affection, et chaque semaine, on prime les meilleures ! Certaines idées sont complètement loufoques, on a par exemple inventé un salut penché, fesse contre fesse, qui les fait bien marrer” explique-t-elle. Une façon de ne pas perdre  “les précieux bienfaits du contact physique, indispensable au développement psychique des individus, que décrit Pierre Nantas, psychothérapeute, spécialiste des troubles de de l’émotion chez l’adulte et l’adolescent**.

Il rappelle à quel point le contact tactile est important dans le développement affectif et estime lui aussi que de nouveaux modes de convivialité sont à inventer. Quelques petits gestes peuvent faire beaucoup, estime-t-il : “On peut sourire – même sous son masque, rien qu’avec le regard –, pencher la tête ou accompagner sa parole d’un geste, sans toucher l’autre, un peu à la manière des Asiatiques !  Bien sûr, on peut également communiquer par écrans interposés, en prenant un temps pour « sentir » qu’on est ensemble, en se saluant, en exprimant quelque chose de son climat émotionnel. Même si cela reste rudimentaire, c’est quand même une forme de contact : et c’est mieux que rien !

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Mon fils de douze ans ne veut plus sortir, même pour aller chez des amis

La réaction des experts, David Le Breton et le psychologue Samuel Dock :

Là encore, cette réaction d’angoisse post-confinement répond à une situation anxiogène inédite : “Apprendre aux enfants à se méfier du corps de l’autre, à craindre son contact, substituer aux relations sociales des relations purement hygiéniques, pourrait être fâcheux pour l’éducation, si cela se prolonge… et inquiétant pour l’avenir, car on ne bâtit plus un monde fondé sur la confiance mais sur la suspicion radicale de l’autre !” remarque David Le Breton. “Les difficultés que rencontrent nos patients concernent plus le déconfinement que le confinement”, précise d’ailleurs Samuel Dock, psychologue clinicien spécialiste des ados***. “Pendant le confinement, il y avait comme une suspension du monde, avec quelque chose d’apaisant ; on se sentait protégé. Et soudain, on est projeté à nouveau dans ce monde, devenu inquiétant : cela peut être une grande source d’angoisse pour les jeunes.

Déconfinement, comment rassurer les enfants et les ados ?

Il y aura moins de répercussions chez les enfants auxquels on expliquera bien les raisons de cette distanciation”, assure David Le Breton. Il faut donc parler beaucoup, bien expliquer aux petits que la situation sanitaire n’est que provisoire, qu’il ne s’agit pas de se protéger des autres, mais de lutter ensemble, côte-à-côte, contre ce méchant virus.

Quant aux pré-ados et ados, il faut discuter “sans angélisme, sans candeur, conseille pour sa part Samuel Dock. “Oui, il y a une épidémie, c’est difficile : il faut reconnaître la difficulté, la nommer, Parler de ses propres difficultés mais aussi expliquer qu’on va y résister. Le parent ne doit pas montrer sa fragilité, il doit la verbaliser mais demeurer contenant, sécurisant et soutenant, trois mots auxquels j’accorde une grande importance.” Et il ajoute : “Quand les parents se sentent eux-même trop démunis, trop inquiets, pour dialoguer à ce sujet avec leurs ados, il ne faut pas qu’ils hésitent à mobiliser d’autres adultes : ça peut être les grands-parents, des amis, ou bien sûr un psychothérapeute.

distanciation enfant en manque de câlins

« Privés de câlins… les petits font des crises de nerf ! »

La réaction de l’expert Pierre Nantas, psychothérapeute spécialiste des troubles de l’émotion :

Une situation que nous raconte Nathalie, qui travaille dans un foyer d’aide sociale à l’enfance : ici, on essaie de maintenir le lien avec des parents qui viennent en visite, et dans ce contexte difficile post-confinement, c’est encore plus compliqué d’empêcher les contacts !  “On nous demande à ce qu’ils restent à un mètre de leurs parents, qui doivent porter un masque ! Or, déjà, pendant les deux mois de confinement, les entrevues n’ont pu avoir lieu qu’en visio… C’est très difficile, donc nous avons désormais décidé de fermer les yeux sur les câlins bras dans les bras, les bisous avec masques !

Une saine réaction, selon Pierre Nantas : “Le fait d’être touché nous permet dès le plus jeune âge de nous sentir en sécurité et à l’aise dans notre environnement, nous apporte un sentiment de confort émotionnel indispensable à notre équilibre psychique« , rappelle-t-il. Et il s’inquiète un peu de la situation actuelle : “Les psychologues scolaires doivent se préparer à prévenir ou traiter les conséquences comportementales et émotionnelles entraînées par la restriction des contacts physiques sur le psychisme de certains enfants !

Comment rassurer les enfants en manque de câlins ?

Pour compenser les effets délétères de la distanciation sociale sur ces êtres en développement que sont les enfants, il faut augmenter les contacts et les témoignages d’affection au sein du cocon protecteur de la cellule familiale”, conseille Pierre Nantas. N’hésitez donc pas à prodiguer un surplus de câlins à la maison ! “Depuis les années 50, d’innombrables études ont prouvé les bienfaits du contact”, souligne le psychologue. D’un point de vue neuro-biologique, la peau est une extension du système nerveux et les perceptions tactiles se traduisent presque automatiquement par des modifications physiologiques du cerveau. Une étreinte, ou même un simple toucher amical, contribuent à réduire la production de cortisol, l’hormone du stress, et à augmenter la production de sérotonine, de dopamine et d’ocytocine, qui jouent un rôle important dans la sensation de bien-être. Le contact peau à peau contribue à la santé mentale du bébé, les gestes d’affection physique, les caresses, les baisers, aident les enfants à grandir et à se développer sainement, et toute la vie, ils aident à transmettre des messages que les mots ne peuvent exprimer, des émotions complexes telles que l’empathie et la reconnaissance. Le simple fait de toucher quelqu’un améliore son développement cognitif et émotionnel, une personne qui reçoit de l’affection physique peut même voir son système immunitaire se renforcer, à tous les âges !

Quant au socio-anthropologue David Le Breton, il a un autre conseil, plus sportif, pour mieux vivre les contraintes imposées par le déconfinement : “Allez marcher en famille ! La marche dissipe les tensions, les inquiétudes… C’est une manière de laisser derrière soi tous ses tracas !

crise du covid 19 ado angoissé

« Mon fils de quatorze ans fait d’affreux cauchemars ! »

La réaction de l’expert Samuel Dock, psychologue :

Cela témoigne d’une angoisse souvent liée, chez les pré-ados et ados, au flou qui entoure soudain leur avenir, jusque-là bien tracé. “Je le vois chez mes jeunes patients mais aussi chez mes étudiants :  ils sont dans l’attente et c’est très difficile à vivre”, remarque Samuel Dock. Une période qui est déjà, par elle-même, source d’angoisse. “Il faut que les ados fassent le deuil de leur enfance, mais dans ce contexte, il faut en outre faire le deuil d’une société qui peut-être n’était pas aussi stable, aussi sûre, qu’ils le pensaient. Quelque chose sur ce plan s’est d’ailleurs écroulé pour nous tous… adultes y compris !

Comment rassurer les ados sur l’avenir après cette crise sanitaire ?

Il faut que les parents le disent : ça concerne tout le monde”, conseille Samuel Dock. “On peut restaurer psychiquement la confiance chez son enfant en créant une identification. Accorder du crédit à leur maturité peut avoir un effet curatif. Il faut parler de nos propres angoisses, mais c’est un numéro d’équilibriste, il faut savoir garder la juste distance !” Car il ne s’agit pas d’ajouter l’angoisse à l’angoisse : le parent ne doit jamais montrer que l’angoisse le submerge, mais au contraire, prouver qu’il la contient, la maîtrise.

Pour cela, on peut miser sur l’humour et la complicité : certains, comme avec les petits, inventent des jeux qui dédramatisent… et ça marche !Avec ma fille, dans le bus, qu’on prend tous les jours ensemble, on s’amuse à “démasquer les masques”, raconte la maman de Lorène, 15 ans. « On essaie de deviner ce qui se cache sous le masque des personnes qui sont assis en face de nous. Un gros nez ? Une petite bouche ? Un double menton ? Des taches de rousseur ? On s’envoie des messages sur nos téléphones, on fait des portraits croisés, et on rit beaucoup… sous cape ! Certes, c’est un peu irrespectueux pour ceux qu’on croise, je le reconnais… mais ça évacue les tensions ! » Une façon à elles de mettre en pratique le conseil que nous donne le psy : “Il s’agit de faire preuve de distanciation. Ne pas se substituer aux autres, à la société, ne pas être intrusif, ne pas faire du forcing… mais exercer ce que j’appelle une “veillance”. Montrer à l’ado qu’il peut toujours se tourner vers nous, et montrer qu’on a confiance : si le parent a confiance en son ado, celui-ci aura confiance en lui… et en l’avenir !

crise du coronavirus ado cours à distance

« Ma fille de 18 ans a beaucoup pleuré à l’idée… de ne pas passer son bac !« 

La réaction de l’expert Samuel Dock :

Là encore, c’est une réaction plutôt normale pour un ado très investi dans son travail scolaire. “J’en vois certains qui s’arrangent très bien de l’annulation des épreuves, voire s’en félicitent », remarque Samuel Dock, mais pour beaucoup d’autres, c’est comme un deuil ! Le bac, c’est un des derniers rituels initiatiques qui symbolisent le passage enfance à adulte… Beaucoup d’ados se sentent spoliés de cette épreuve dont ils avaient besoin sur le plan symbolique, avec en plus la blessure narcissique de ne pas être reconnu sur ce plan… Surtout sensible, bien sûr, chez ceux qui avaient beaucoup et bien travaillé ! Pour eux, le bac, qu’ils espéraient passer avec brio, représentait un aboutissement, une reconnaissance de leurs efforts… alors qu’ils vont avoir désormais l’impression de l’avoir eu “au rabais”, avec toute leur classe.

Comment consoler les ados frustrés de n’avoir pas passé le bac  ?

Les parents peuvent inciter leurs ados à envisager d’autres épreuves initiatiques valorisantes, d’autres façons de marquer le passage à l’âge adulte : un petit voyage en autonomie, par exemple, maintenant que les frontières avec l’Europe réouvrent !” Ou encore, le passage du permis de conduire, ou d’examens utiles à leur avenir, comme le TOEFL…De même pour ceux qui pleurent un stage, un échange linguistique prévu de longue date, une promesse de job…  envolés avec le COVID : le psy suggère, de la même manière, de trouver des “équivalences”, des compensations…

Mais aussi de valoriser ces renoncements dus à des circonstances exceptionnelles : “’A l’adolescence, on commence à entrevoir que notre existence entière sera une succession de renoncements, que cette expérience fait partie de notre humanité : faire des choix, c’est être responsable de notre propre devenir. Il faut le faire comprendre aux enfants, en les renvoyant aux autres expériences de perte déjà vécues, en leur rappelant comment ils ont réussi à les surmonter ; mais souligner aussi que c’est une épreuve unique qu’ils ont à traverser, comme pour les générations qui ont vécu la guerre. Les parents peuvent dire à leurs ados : “Nous sommes fiers de toi, car tu passes à l’âge adulte dans un contexte très difficile. Tu fais partie d’une génération qui n’aura peut-être pas eu à passer son bac, mais qui aura montré de quoi elle est capable face à cette situation exceptionnelle … et c’est bien plus difficile et plus admirable !

 

* Dernier livre paru en mai, « Marcher la vie. Un art tranquille du bonheur »,Daniel Le Breton, chez Métailié. Commander
**Président de l’Association pour la formation et la promotion de l’état-limite : www.aforpel.org . Dernier livre paru, « Le Système Borderline, histoires de familles », Pierre Nantas et Patrick Menu. Commander
*** Egalement chargé de cours à l’Université Paris VII. Dernier ouvrage paru, “Punchline des ados chez le psy”, Pierre Nantas, éditions First. Commander

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