L’éducation approximative, rencontre avec l’auteure

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L'éducation approximative

On vous rabat les oreilles avec l’éducation bienveillante ? Agnès Labbé, auteur du blog Quatreenfants.com, a voulu appliquer les principes de l’éducation positive à la maison. Mais elle a vite compris que de la théorie à la pratique, il y a un fossé ! Sa méthode à elle ? L’éducation approximative. Dans son livre, sorti chez Marabout, elle donne aux parents ses petits secrets pour une éducation décomplexée. Nous avions quelques questions à lui poser.

Maman de quatre enfants, avec option jumeaux, Agnès Labbé a décidé de faire de son mieux, sans pression. De lâcher du lest. D’arrêter de culpabiliser quand elle ne parvient pas à gérer une situation. Bref, de rester « détendue du chignon« , comme elle dit avec humour. C’est ainsi qu’est née ce qu’elle appelle l’éducation approximative, une méthode d’abord bienveillante envers les parents, où les ratés sont autorisés, et surtout où les enfants sont heureux.

Elle en a fait un livre plein d’humour qui fait du bien ! Elle y dévoile ses astuces pour une éducation sans stress et en phase avec la réalité du quotidien. Vous y trouverez : des conseils pour la vie de tous les jours ; des astuces anti-crise testées et approuvées ; des remèdes pour lâcher prise ; des anecdotes vécues attendrissantes. Une bouffée d’air bienvenue pour les parents stressés et toujours prêts à culpabiliser que nous sommes.

Agnès a trouvé le temps de répondre à nos questions dans son agenda de maman active de famille nombreuse.

« Comment pratiquer l’éducation bienveillante dans la vraie vie ? »

Mafamillezen : De la théorie à la pratique, en éducation,
peut-on réellement suivre une « méthode » ?

Agnès Labbé : Je pense que vouloir coller son comportement sur une « méthode » d’éducation est compliqué. Nous ne sommes pas des machines, capables d’appliquer un mode d’emploi à la lettre. Le parent porte le poids de son histoire personnelle, de l’éducation qu’il a lui-même reçue, et tout ça joue dans la façon dont il va éduquer ses propres enfants. De plus, il est parfois fatigué, agacé, dépassé et n’arrive pas toujours à adapter son comportement face à telle ou telle situation. Se donner des objectifs en matière d’éducation, avoir une vision de ce que l’on souhaite dans les grandes lignes pour ses enfants, c’est important, mais suivre à la lettre une méthode pour y arriver, ce n’est pas nécessaire, c’est même contre-productif.

« Il peut y avoir des ratés en éducation, avec l’éducation approximative, c’est totalement autorisé »

MFZ : L’éducation bienveillante a-t-elle tendance à faire
culpabiliser les parents ?

A.L. : Ce n’est pas l’éducation bienveillante qui culpabilise le parent, c’est le parent lui-même qui se met la pression ! Vouloir être « bienveillant » à tout prix peut mettre en situation d’échec. Ce n’est pas parce qu’il nous arrive de hausser le ton plus qu’il n’aurait fallu ou parce qu’on cède à un caprice que l’on est un mauvais parent. C’est important d’en être bien conscient. Douter de sa capacité à élever ses enfants peut faire des ravages sur l’estime de soi.

« L’éducation approximative ne met jamais le parent en situation d’échec »

MFZ : Est-ce qu’on met une trop forte pression sur
les parents aujourd’hui ?

A.L. : Evidemment ! La pression est immense, surtout pour les femmes à qui on demande d’être le chef d’orchestre de leur foyer. La répartition des tâches au sein du couple est de plus en plus courante et heureusement, mais c’est encore très souvent à elles d’assurer l’organisation générale, l’intendance, la logistique et le bien-être de leur famille. C’est énorme ! Alors quand s’ajoute à cette charge mentale les diktats d’une éducation « parfaite », où le parent doit cuisiner maison, organiser des fêtes d’anniversaire plus élaborées qu’un mariage princier, ne jamais crier, être disponible … et la liste est infinie, c’est humainement impossible.

«A la différence du parent ayatollah de l’éducation positive,
le parent approximatif, lui, ne se met pas au même niveau que l’enfant»

MFZ : Trop de bienveillance aurait-elle tendance à créer
des enfants rois ?

A.L. : J’avoue que je n’en sais rien ! Je n’ai pas ce modèle autour de moi. Moi, je crois en un organigramme unilatéral où le couple parental se place au-dessus de sa descendance. Le parent est celui qui sait, qui conseille, qui place les repères et les limites à ne pas franchir. Le parent fixe le cadre de façon à ce que l’enfant y trouve sa place et s’y épanouisse, et ça fonctionne plutôt bien.

« Rappelez-vous que vous êtes le seul juge de vos affaires familiales »

MFZ : Les parents appréhendent-ils plus qu’avant de « mal » faire
et d’être jugés ?

A.L. : Je pense que c’est vrai. L’éducation quitte de plus en plus le cercle fermé de la sphère familiale, et c’est une bonne chose. La parole se libère et on ose désormais de plus en plus raconter ce qui se passe dans son foyer. Mais le revers de la médaille est que chacun a un avis sur la question. De la bonne copine à la voisine, en passant par la boulangère, tout le monde y va de son petit conseil, allant parfois jusqu’au jugement. Écouter l’avis des autres est toujours intéressant, mais ce qui est bon pour la famille d’à côté peut ne pas convenir à la sienne, il faut savoir s’adapter.

MFZ : Est-ce que l’éducation est devenue aujourd’hui un sujet
ultra sensible ?

A.L. : C’est un sujet sensible effectivement et dès que nos enfants entrent dans l’équation, les émotions sont exacerbées. Entendre « Tu n’éduques pas ton enfant comme il faut » se transforme insidieusement en « tu n’aimes pas ton enfant comme il faut », et ça fait mal.

« Planning des tâches à effectuer chaque jour.
Ca me fiche un peu l’angoisse ces to-do-lists façon « objectifs à atteindre »

MFZ : Quand on a une famille nombreuse, un minimum d’organisation et d’implication des uns et des autres n’est-elle pas nécessaire ?

A.L. : Je n’ai pas de planning des tâches à effectuer pour les enfants, mais je leur demande de participer tous un peu au travail domestique, en fonction de leur âge. Rien n’est figé, pas de liste ou de tour de garde, mais on essaie de travailler sur la bonne volonté de chacun 😉

MFZ : Vous n’êtes pas adeptes des organiseurs familiaux,
très en vogue ?

A.L. : Si, complètement. On a un organiseur familial collé sur le frigo. On ne pourrait pas vivre sans !

« Pas d’argent de poche en contrepartie de petites tâches effectuées.
Nos enfants n’ont pas signé un CDD « assistant polyvalent ».

MFZ : Donner de l’argent de poche à un enfant serait-il une forme de chantage, aussi bien de la part des parents que des enfants ?

A.L. : Je ne suis pas contre l’argent de poche, et peut-être que nous y viendrons quand les enfants seront plus grands. Mais pour le moment, je souhaite leur inculquer le sens de l’effort et leur montrer l’importance de leur participation au bon fonctionnement de l’organisation familiale plutôt que de le faire pour gagner quelques euros. La répartition de la fameuse charge mentale passe peut-être aussi par là !

« Dans l’éducation approximative, on a le droit de rater,
de ne pas avoir envie, de faire le minimum »

MFZ : Est-ce qu’avoir une certaine bienveillance avec soi-même inciterait nos enfants à être moins exigeants avec eux-mêmes et à avoir une meilleure estime de soi ?

A.L. : Je pense oui. Un parent épanoui est un bon exemple à donner. Faire passer ses désirs et ses ambitions après ceux de ces enfants ne fera pas de nous un meilleur parent ! Adapter son mode de vie avec l’arrivée des enfants d’accord, mais faire taire ses propres envies sous couvert de maternité, ce n’est pas l’image que je veux donner à mes enfants.

MFZ : Assumer de ne pas être parfait, serait-ce la clé du bonheur ?

A.L. : Peut-être, en tout cas, ça fonctionne plutôt bien chez moi ! Ça et les coquillettes, voici ma recette pour une maternité (presque) parfaite !

« La vie n’est pas une succession de règles à appliquer »

MFZ : Pensez-vous que l’éducation actuelle est trop « normée »,
trop rigide, qu’elle fixe trop de cadres ?

A.L. : Le cadre est nécessaire et les règles indispensables pour vivre ensemble. Mais à nous de jouer avec celles-ci et de ne garder que celles qui nous semblent importantes. La petite enfance passe si vite, ne la gâchons pas sur une assiette non terminée ou un bonnet à enfiler!

MFZ : L’éducation bienveillante répond à des situations concrètes par des phrases types qui prêtent souvent à sourire. Vous qui avez 4 enfants, tous différents j’imagine, trouvez-vous cela réaliste ?

A.L. : Non pas toujours effectivement … La famille nombreuse est chronophage et l’éducation bienveillante demande du temps, de la patience, et pas mal d’énergie… 3 variables qui se raréfient à chaque enfant supplémentaire.

« La culpabilité maternelle n’a pas prouvé son efficacité en matière d’éducation »

MFZ : La culpabilité est-elle un sentiment propre aux mères ?
Qu’en est-il des pères ?

A.L. : J’ai l’impression que ce syndrome touche majoritairement les mères. Mais comment pourrait-il en être autrement ? C’est aux mères qu’on demande comment elles font garder les enfants au retour de congé maternité ou lors d’un déplacement professionnel, c’est à elles encore qu’on fait comprendre qu’allaiter longtemps, c’est mieux pour l’enfant, c’est à elles toujours que les magazines expliquent comment retrouver son poids de forme après une grossesse. Fichons un peu la paix aux mères ! Et s’en vouloir d’arriver la dernière au centre de loisirs ne nous fera pas arriver plus tôt ! Alors laissons la culpabilité dans le fond de notre culotte, c’est là qu’est sa place !

« Là où l’éducation positive préconise le dialogue et l’explication de la règle, l’éducation approximative préfèrera ne rien justifier du tout »

MFZ : Faut-il toujours être « à l’écoute » de ses enfants,
jusqu’à leur rendre des compte ?

A.L. : Oui, il faudrait être à l’écoute de ses enfants tout le temps, mais ça n’est pas toujours possible. Certaines journées sont plus compliquées que d’autres et le parent n’a pas toujours les ressources nécessaires pour entamer le dialogue avec le cadet sur l’utilité ou non d’aller se brosser les dents ! Couper court à la conversation est parfois plus efficace ! Quant à leur rendre des comptes, pourquoi pas, mais pas systématiquement. Je pars du principe que le parent a raison, parce que c’est lui le parent !

« Un parent approximatif qui choisit la facilité de temps en temps, il en a le droit »

MFZ : Est-ce si difficile d’être indulgent avec soi-même
quand on est parent ?

A.L. : Etre indulgent avec soi-même, c’est la base. En matière d’éducation comme partout ailleurs ! Le parent a le droit de céder à la facilité de temps en temps, ça n’empêchera pas ses enfants de grandir correctement.

« On se méfie du Montessori »

MFZ : Pourquoi selon vous l’éducation Montessori n’a pas forcément tout bon, comme on a tendance à nous le faire croire ?

A.L. : L’éducation Montessori, qui développe les notions de plaisir d’apprendre, d’autonomie et de liberté dans l’expérimentation et les apprentissages me plait beaucoup. Mais le marketing s’est engouffré dans le secteur et on s’éloigne parfois un peu des principes de bases de cette pédagogie. A l’origine, Maria Montessori s’adressait aux enfants de milieux sociaux et culturels très défavorisés. On a tendance à l’oublier. Aujourd’hui, il suffit d’estampiller un jouet de « Montessori » pour le vendre à prix d’or !

« J’entends beaucoup plus de burn out chez les mères au foyer
que chez les working mums »

MFZ : Vous avez 4 enfants et vous n’avez jamais arrêté de travailler.
En quoi est-il plus facile d’être « working mum » que mère au foyer ?

A.L. : Ce n’est pas une vérité universelle, c’est ma vérité. Sortir de la maison et avoir des échanges avec des adultes pendant la journée, j’en ai besoin. Je vis mieux la fatigue d’une journée de travail que la fatigue d’une journée à la maison et je suis psychologiquement plus disponible pour mes enfants le soir quand j’ai passé la journée loin d’eux. Cependant, j’ai choisi de travailler à 80 % pour leur consacrer une journée, et cet équilibre me convient parfaitement. Mais je reconnais pleinement que j’ai eu cette chance de pouvoir choisir. Beaucoup n’ont pas le choix entre le foyer ou le bureau, et c’est le manque de mode de garde ou le niveau de revenus de la famille qui sera pris en compte dans la décision finale.

« Pensez à vos enfants et surtout à vos filles qui en vous voyant partir au travail chaque matin auront la preuve irréfutable que gérer une carrière
et s’occuper de sa famille, c’est possible ! »

MFZ : Comment transmettez-vous vos valeurs féministes à vos enfants, filles et garçons ?

A.L. : De la même manière, fille ou garçon ! L’égalité, c’est quelque chose qui concerne tout le monde. J’insiste peut-être un peu plus avec mes filles sur ce sentiment de légitimité qu’elles doivent intégrer. Oui, elles sont à leur place si elles veulent faire la course avec les garçons, et non, elle ne sont pas obligées de sourire quand elles n’en ont pas envie. J’aimerais qu’elles en aient bien conscience.

MFZ : Vous dites vouloir montrer à vos filles que s’occuper de ses enfants et travailler en même temps, c’est possible.
Et vos garçons, les élevez-vous pour devenir des papas impliqués ?

A.L. : J’espère ! Mon aîné s’est toujours occupé de ses frères et sœurs, il va chercher la cadette à l’école et s’implique, comme les autres dans la vie domestique. Il n’y pas a pas de raison que ça change en grandissant. Et pour eux aussi, avoir l’exemple d’une mère qui a d’autres centres d’intérêt que de trier leurs chaussettes, ça compte !

« Nos grands principes d’éducation sont généralement totalement remis en cause au moment de la préadolescence »

MFZ : Vous dites que le parent approximatif est un chef, mais assez flex… Comment gère-t-il l’entrée dans l’adolescence et la période d’opposition ou le rejet des règles qui vont avec ?

A.L. : Je n’en suis qu’au début, mais clairement je sens bien que travailler la souplesse va être nécessaire ! Savoir s’adapter et autoriser ce que l’on avait toujours interdit me semble des pistes intéressantes. Garder un cadre mais en écarter les lignes, c’est le chemin que nous commençons à emprunter.

« La parentalité est un exercice difficile.
Ce qui ne l’est pas en revanche, c’est la culpabilité.
Véhiculée par les médias, les réseaux sociaux, la belle-mère ou la bonne copine, elle se niche insidieusement dans l’estime de soi »

MFZ : Mamans stars en pleine forme, mamans blogueuses parfaites, images de familles idylliques… Dans votre blog Quatreenfants.com, vous montrez la « vraie vie », au contraire. Que diriez-vous à ces mamans qui nous « vendent » une image fausse de la réalité ?

A.L. : Evidemment qu’elles peuvent nous faire complexer, ces mamans parfaites, mais c’est à nous de rester lucides sur la vraie vie qui se cache derrière ces clichés. J’aime suivre ces comptes Instagram de mères magnifiques qui posent l’air engagé avec leur couronne de fleurs dans les cheveux près de leur grande fratrie sublime, tous habillés avec des vêtements de créateurs aux coloris coordonnés, mais je ne suis pas dupe, je sais qu’elles aussi connaissent les nuits blanches et les colères du petit dernier ! Gardons en tête que le jeu des réseaux sociaux est de montrer les jolis côtés mais que la vraie vie ne ressemble pas à ça, et heureusement ! Et si ces comptes agacent, il suffit de ne plus les suivre. Je suis la première à me désabonner de comptes de mamans qui attaquent mon moral !

« Seuls deux ingrédients sont indispensables pour faire pousser un enfant correctement : de l’amour et des coquillettes »

MFZ : Est-ce à dire que l’éducation finalement, ça n’est pas si compliqué? Que ça ne mérite pas toutes ces prises de tête ?

A.L. : Eduquer ses enfants est compliqué. Accompagner ses petits pour en faire des adultes qui tiennent la route est une mission à prendre au sérieux, mais ça n’est pas pour autant qu’il ne faille pas s’amuser. Restons légers et gardons en tête les vraies priorités.

L’éducation approximative, Agnès Labbé, aux éditions Marabout, 2 janvier 2019, 15,90 €. Commander

 

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